Traces équestres : Chantilly, d’hier à aujourd’hui…

Ce n’est pas un hasard si Chantilly se fait appeler “capitale du cheval”. Au cœur de l’immense parc naturel régional Oise Pays de France, l’animal y est roi. Depuis plus de trois siècles, il hante les forêts communales. Et depuis le XIXe , il se pavane dans les rues et les salles des musées de la ville. Chevaux de course, de saut d’obstacles ou de spectacle, ils continuent d’y piaffer, galoper ou sauter pour divertir les passionnés.



Le duc d’Aumale est presque toujours représenté à cheval.

© RMN/René-Gabriel Ojéda

Véritable homme de cheval, le duc d’Aumale (1822-1897), cinquième fils du roi Louis-Philippe (1773-1850), a largement développé l’amour et la passion du cheval à Chantilly. Ainsi, le voilà qui trône en selle à l’entrée Ouest des Grandes Écuries sur un cheval de bronze grandeur nature. Cette statue honore ses talents d’écuyer. C’est que le duc d’Aumale, fin cavalier, est presque toujours représenté à cheval dans les arts. Son aisance équestre est bien connue. En découle l’expression grivoise “à la duc d’Aumale”, formule distinguée, apparue vers 1880, servant à nommer élégamment quelque position érotique… Plus sérieusement, il suffit de pousser les portes du musée Condé pour découvrir une riche collection de sculptures, dessins et peintures où l’animal règne en maître. Parmi ce vaste fonds, un bronze immortalise le duc sur sa fidèle jument Pélagie. Le box de cette dernière est d’ailleurs encore visible dans les Grandes Écuries, une plaque accrochée au mur révélant la stalle autrefois habitée par la jument.



Au fond des bois

La chasse à courre demeure à Chantilly une activité immuable. Depuis la Renaissance, la forêt de Chantilly appelle à la vénerie qui se développe formidablement dans la noblesse française. Exercice prisé par la Cour, la chasse permet de s’extraire du peuple et de le dominer, au même titre que le règne animal. Aussi, Louis-Henri de Bourbon, prince de Condé (1692-1740) s’entiche-t-il de ce hobby, suivi quelques générations plus tard par le duc d’Aumale, grand amoureux de vénerie. L’art de la chasse à courre est alors poussé à son paroxysme. Pour accueillir chevaux, chiens et chasseurs des royaumes voisins invités à venir courser le cerf, le duc réhabilite les Grandes Écuries et leur rend leur faste d’antan.



Les Grandes Écuries…

On doit la majesté des Grandes Écuries au travail de l’architecte Jean Aubert.

© Scoopdyga

C’est en effet pour répondre à toute la logistique de ces chasses à courre que les Grandes Écuries furent construites, à la demande du prince Louis-Henri de Bourbon, petit-fils de Louis XIV. Chef d’œuvre d’architecture du XVIIIe siècle, l’édifice est construit par l’architecte Jean Aubert, élève du célèbre Hardouin-Mansart, entre 1719 et 1736. Ouvrez bien les yeux devant cette architecture majestueuse ayant accédé au classement des Monuments historiques en 1963… D’une longueur totale de cent quatre-vingt-neuf mètres, l’édifice se compose d’un pavillon central et de deux ailes principales, appelées nef ouest et nef est. Ces deux ailes servaient ainsi à accueillir les chevaux de chasse et leurs équipages: on pouvait aisément y loger deux cent quarante chevaux et cinq cents chiens. Malgré l’appartenance de ce lieu à la Noblesse et l’expression même de son faste aristocratique, les Grandes Écuries ont survécu à la Révolution. Au lieu de les démolir, comme tant de symboles de la monarchie, l’État se servit des lieux comme de casernes militaires à partir de 1794 et jusqu’en 1814. Pendant la Première Guerre Mondiale, les chevaux allemands logeaient dans ces murs. Vingt ans plus tard, elles servaient à la fois de caserne et de prison. Enfin, loisirs et  fêtes reprirent leurs droits sur l’édifice avant de céder la place à la culture. En effet, depuis 1982, certaines de ses salles accueillent un musée dédié au cheval. Mais les anciennes écuries ont conservé leur utilité première. En effet, depuis la création du musée, elles accueillent les chevaux de la troupe de Sophie Bienaimé. Ces amazones, dresseuses et amoureuses de chevaux, présentent tout au long de l’année des spectacles équestres dans cet écrin majestueux.



…et les plus petites

Outre les Grandes Écuries, une large partie de la ville de Chantilly témoigne de la présence d’écuries particulières. Dans les cours des maisons et des bâtiments, dans les jardins, demeurent les vestiges de ces hôtels pour chevaux. Dans les rues de la ville, il n’est pas rare de voir d’anciennes écuries transformées en garages ou remises. Toute l’architecture urbaine témoigne de l’ancienne présence des chevaux. En effet, on peut encore voir les larges portes voûtées, permettant autrefois aux voitures hippomobiles de rentrer dans les cours intérieures des maisons. Dans le quartier du Bois Saint-Denis, de très nombreuses écuries de course ont été transformées en habitations. Mais aujourd’hui encore, les chevaux conservent leur place dans ce quartier excentré. On peut ainsi les voir déambuler sous la selle de leurs jockeys dans les allées cavalières de l’avenue Marie-Amélie, par exemple. Aujourd’hui, des règles d’urbanisme protègent même ce patrimoine lié aux activités équestres.



La passion des courses

© Scoopdyga

L’engouement pour les courses ne date pas d’hier à Chantilly. “C’est au retour d’une partie de chasse (…) que les courses à Chantilly sont créées. Alors qu’ils traversent la pelouse, MM. d’Hédouville, de Wagram, de Plaisance et de Normandie, ces chasseurs s’improvisent gentlemen-riders et lancent un défi dont c’était la vogue. La première poule de l’histoire des courses à Chantilly est remportée par M. de Normandie, futur président du Jockey Club. Grisés, les sportmen décident de se retrouver pour une revanche l’année suivante, le 15 mai 1834”, a écrit Jean-Pierre Blay dans “Les princes et les jockeys”. La création des courses hippiques à Chantilly serait donc la simple résultante d’un heureux hasard? Quoi qu’il en soit, l’engouement né de cette course improvisée, associé à la remarquable qualité des sols, a généré la création de la Société d’encouragement pour l’amélioration des races de chevaux (futur France Galop) et le 15 mai 1834, les premières courses sont organisées à Chantilly. Le galop, prisé par l’aristocratie anglaise depuis la fin du XVIIIe siècle gagne donc la ville. Rapidement, l’hippodrome devient le lieu à la mode où il est de bon ton de voir et d’être vu. Mais ce divertissement, loin de s’ouvrir à tous, se réserve aux classes aisées de la société. Le public du galop, contrairement à celui du trot, est riche, aristocratique, dandy. Rendez-vous mondain par excellence, l’hippodrome de Chantilly continue de recevoir deux des plus prestigieuses courses au monde: le Prix du Jockey-Club, réservé aux mâles de trois ans, et le Prix de Diane, dédié aux pouliches du même âge. Chaque année, la piste accueille près de deux cents courses et quatre cents mille visiteurs. Les courses participent ainsi au développement économique de Chantilly. De nombreuses écuries d’entraînement se sont érigées sur la commune, devenue un véritable centre d’entraînement renommé. Avec ses deux mille six cents Pur-sang, Chantilly nécessite “un travail quotidien par France Galop qui emploie soixante-dix permanents et trente saisonniers. Au-delà, ce sont plus de deux mille emplois directs et indirects qui vivent de l’activité hippique (lads, jockeys, entraîneurs, fournisseurs de grains et fourrage, selliers, maréchaux-ferrants, vétérinaires, transporteurs…). Plus de quatre-vingts entraîneurs sont aujourd’hui installés dans la communauté de communes.”



Un musée dédié au cheval

Les Grandes Écuries accueillent un musée depuis 1982. Alors appelé Musée vivant du cheval, l’institution, fermée depuis 2009, a rouvert le 16 juin 2013, le temps de lui refaire une beauté, de moderniser les salles d’exposition et d’enrichir les collections. Les nouvelles salles se veulent d’une portée à la fois artistique et ethnographique pour montrer que si le cheval est largement représenté dans l’art, il a également servi l’homme de mille et une manières. Ainsi, les chevaux de bois qui caracolent dans l’une des salles révèlent que l’animal peut aussi être support de jeu. Et que de ce support est né un art forain… Une paire d’étriers en bronze doré de la dynastie Qing, venue tout droit du XVIIIe siècle, révèle la richesse des souverains en selle dans l’Empire du Milieu. Le détail des montures est d’une minutie incroyable. On remarque alors, de part et d’autre de l’œil (boucle qui permet de passer l’étrivière), des têtes de dragon. Simple harnachement ou œuvre d’art? Véritable témoignage de pratiques et de coutumes équestres, en tout cas.